Dire "Je suis", c'est affirmer son existence. C'est ce qu'on ajoute après "je suis" qui crée actuellement des problèmes insolubles et dangereux.

Je m'explique. Les premières formes de vie biologique sont apparues sur Terre il y a environ 3.5 milliards d'années. Ces premières cellules se sont développées, spécialisées, complexifiées, produisant au cours du temps une extraordinaire diversité d'organismes aquatiques. 

Un jour, il  y a bien longtemps, quelques plantes et bestioles courageuses ont entrepris de quitter l'océan pour coloniser la terre ferme. Les premières tentatives ont dû se solder par de véritables hécatombes, mais à force d'entêtement, toujours plus d'organismes ont appris à utiliser l'air et à survivre à la surface de notre planète. L'évolution s'est poursuivie sous l'eau comme sur terre, jusqu'à l'apparition d'un curieux bipède, l'Homo Erectus.

A l'échelle de l'évolution de la vie biologique, l'être humain vient à peine d'arriver. Si l'on condensait ces 3.5 milliards d'années en 1 année, il faudrait attendre le 31 décembre à 23h59 et 59 secondes pour finalement voir apparaître l'homo sapiens.

Même si l'homme n'est encore à ce stade qu'un premier brouillon, il constitue pourtant la prochaine étape importante de l'évolution: la sapience. Sapience vient du latin sapiens, sage : nous avons encore du chemin à faire pour mériter le nom d'homo sapiens. 

Avec l'être humain (et probablement quelques rares autres espèces locales), la vie commence à s'observer, on voit apparaître la conscience auto-réflexive. Le bipède étonné commence à réfléchir et se dit: Je suis!

Et comme il comprend pas trop ce qui lui arrive, il se met à coller des attributs à Je suis, et à tout ce qui l'entoure. Il s'éloigne progressivement de l'ici et maintenant et vit de plus en plus dans ses représentations, dans ses idées de lui-même et du monde. C'est ce qu'on appelle l'histoire de l'humanité. Moi, mon territoire, ma survie, ma postérité, mon idée de dieu... 

Cette capacité humaine à réfléchir sur soi-même et à se représenter la réalité recèle un potentiel extraordinaire. L'Intelligence qui a orchestré le développement de la vie offre maintenant à cette vie l'opportunité de contribuer à imaginer les prochaines étapes de l'évolution. A travers l'humain, la vie se voit offrir un poste dans le bureau du Grand Architecte. 

C'est vachement généreux, mais aussi vachement risqué. L'imagination peut créer des mondes, mais aussi les détruire. 

Dans un univers composé d'un nombre incalculable de galaxies, combien de mondes ont réussi la mise à jour vers la conscience auto-réfléchie sans s'auto-détruire? Et nous, réussirons-nous à intégrer ce nouveau potentiel? 

Nous commençons à peine à apprendre l'alphabet de la conscience auto-réflexive. Comme les premiers organismes sortant de l'océan, nos premières tentatives sont maladroites et produisent beaucoup de souffrance. Le taux d'échec est important. 

Encore inexpérimentés, nous les humains employons notre capacité à imaginer pour créer du chaos. Nous tentons de modifier l'image qu'on voit dans le miroir, sans comprendre que nous en sommes les créateurs. Ce faisant, nous devenons esclaves de nos représentations: identité, argent, religion... Et nous partons en guerre pour défendre nos images: le vrai dieu, la vraie démocratie, la liberté d'expression...

Si nous voulons conserver le poste qu'on nous a offert dans le bureau d'architecte cosmique (et accessoirement conserver des chances de survie en tant qu'espèce humaine), nous allons devoir honorer la confiance placée en nous au lieu de semer la terreur. La seule manière d'utiliser correctement la conscience auto-réfléchie, c'est de ne pas s'identifier aux images que l'on produit. En d'autres termes, c'est de cesser de se prendre pour quelqu'un. Comment participer sainement à l'élaboration de nouvelles formes et organisations de la vie si nous pensons que notre vie personnelle a plus d'importance et que nous sommes les seuls à avoir raison?

Aujourd'hui, "Je suis" ressemble davantage à une arme de destruction massive qu'à l'instrument d'un artiste dédié à son oeuvre d'art. Et nous en souffrons tous, profondément. Toutes les guerres et les horreurs du monde sont des expressions aveugles de cette souffrance, elles découlent de cette confusion, de cette incompréhension fondamentale de la nature du "Je suis".  

Bonne nouvelle: les étiquettes, ça se détache! Le moyen le plus simple de sortir de l'absurdité et de la souffrance qui caractérise notre monde, c'est de cesser de coller des attributs à "Je suis". Une fois les femmes, les hommes, les juifs musulmans ou chrétiens, les républicains ou marxistes, les présidents, les consommateurs et autres charlies décollés de l'Être, nous serons dans de meilleures dispositions pour co-composer le prochain mouvement de la symphonie cosmique. 

Allez! Encore un effort! 

Alain-Yan Mohr

15 janvier 2015